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Il s'est battu, il a tenu tête à ses producteurs. Cédric Pescia s'est fait entendre. Son nouveau disque de musique française, a priori «invendable», réunit des pièces de Couperin et Messiaen autour de ce diamant qu'est le 2e Livre des Préludes de Debussy. Le pianiste franco-suisse, qui a enregistré son disque à Berlin, bénéficie de la prise de son chaleureuse et spacieuse de Johannes Kammann. Longuement mûri, le fruit est tombé, qui porte une empreinte encore plus personnelle que ses deux disques précédents.
A ce jour, Cédric Pescia, 32 ans cette année, a enregistré les Variations Goldberg de Bach et un double album consacré à Schuman (Claves). Dans les Goldberg, son jeu sensible et tonique, proche par certains égards de Glenn Gould, mais servi par un toucher plus félin, moins mat, n'aurait qu'un seul défaut: celui d'aligner les variations sans reprises. Chez Schumann, ce guerrier pacifique conjugue ardeur et hauteur de vue. Par leur alliage subtil de fantaisie intrépide et de rectitude, les Davidsbündlertänze se hissent parmi les meilleures. Les Papillons sont de la même veine – en dépit d'une pointe d'afféterie par-ci par-là – et L' Album pour la jeunesse respire une pudeur qui, si elle bride parfois l'émotion, touche par sa sincérité.
Et le voici donc tressant des lauriers à trois génies de la musique française. François Couperin, Claude Debussy et Olivier Messiaen ont beau être d'époques fort différentes, ils partagent des affinités. Tout d'abord un goût pour l'exotique. Ensuite un sens de l'architecture, dans des formes aussi inventives qu'admirablement serties. Et enfin un art de jouer sur les plans sonores (proche, éloigné, plus éloigné), qui réclame une formidable palette de couleurs.
Cédric Pescia a de toute évidence ces musiques dans la peau. Son récital s'ouvre sur le ton de la confidence, avec des miniatures de François Couperin écrites à l'origine pour le clavecin. «Les Folies françoises, ou les Dominos», pièce tirée du 13e Ordre, forment une galerie de portraits. Profitant d'un piano accordé selon un tempérament non égal, histoire de rendre aux dissonances leur saveur aigre-douce, Cédric Pescia donne à La Virginité, La Pudeur, L'Ardeur, etc., leur juste caractère. Son toucher à fleur de peau, ces nuances délicates en clair-obscur, cet abandon teinté de langueur rendent à Couperin toute son expressivité (sublimes «Mistérieuse» et «Ombres errantes» tirées du 25e Ordre). Seule «La Visionaire» résiste à ce traitement: la pièce s'ouvre sur des accords altiers qu'aucun piano – trop lourd et touffu – ne saura jamais traduire. On se console avec «La Monflambert» et «La Muse victorieuse», idéalement croquées.
Au cœur de ce récital, le 2e Livre des Préludes de Debussy. Face à tant de versions concurrentes, Cédric Pescia apporte sa vision nimbée de mystère. Son toucher tour à tour ouaté («Brouillards»), pondéré («Feuilles mortes», «Canope»), ailé («Les fées sont d'exquises danseuses»), aquatique («Ondine»), embrasé («Feux d'artifice»), cette manière de faire vivre les silences et de s'autoriser un phrasé chaloupé – même s'il en fait un peu trop parfois – en font une lecture profondément habitée. Le soin apporté aux nuances, au dessin de la phrase, à sa respiration interne, à la beauté du son, aux riches harmoniques, sont un bonheur. «Le Courlis cendré», extrait du 7e livre du Catalogue d'Oiseaux de Messiaen, pare ce triptyque de couleurs éclatantes, magnifique péroraison dans un récital marqué par le sceau de l'audace et de l'intelligence du cœur.
Julian Sykes
Cédric Pescia
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